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« — Comment, comment être enveloppé par la parole plutôt que de la prendre ? Et comment, comment la porter, la parole, au-delà de tout possible commencement ? »

Frank Smith, Choeurs politiques (Editions de l’attente)

Titre et sous-titre, précisions

« Almanach », au sens de « livre populaire comprenant outre un calendrier, des renseignements astronomiques, météorologiques, scientifiques, pratiques, etc. ».

« Crossmedia » parce que cet almanach existera à terme sous forme papier et numérique, avec des contenus communs et d’autres différents parce qu’adaptés à chaque support. Ce blog est un brouillon du site & livre à venir.

« Questionneuse », parce que Rilke : « Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. » »

« Résolument littéraire » pour la raison que l’Almanach Mézenc proposera l’exploration sensible d’un territoire qui ne se départira pas d’une expérience de pensée et donc d’écriture, avec ce qu’elle implique en terme d’intensité et de grand souci de la forme, une aventure où tout le corps est engagé, main, tête, sexe et langue(s).

Le territoire en question
le massif du Mézenc

Avant l’idée de l’almanach, avant même l’écriture, il y a un territoire particulier. Il sera question ici d’un plateau volcanique qui se situe à la frontière de la Haute-Loire et de l’Ardèche. Le massif du Mézenc sépare et relie en effet deux versants, d’un côté les paysages doux de la Haute-Loire, de l’autre les vallées profondes et accidentées de l’Ardèche. C’est un plateau de montagne en bascule entre deux territoires mais aussi entre deux eaux puisqu’il est traversé tout du long par la « ligne de partage des eaux » de la Méditerranée et de l’Atlantique.

Qu’est-ce qui fait que l’on s’éprend d’un paysage en particulier ? Je me souviens d’une frustration d’enfance qui est sans doute à l’origine de cet d’almanach :

Si le temps ne défile pas tel qu’on le perçoit, si l’espace-temps est une sorte de maillage qui se déforme sous le poids d’objets célestes, un maillage que je sillonne moi aussi à ma toute petite façon
(la tête me tourne)
faisons court
si le temps est de l’espace alors : où est le passé ? où est-elle la petite fille aux yeux écarquillés ?
A quel endroit précis de la départementale 122 ?
Je suis sur la carte la route du doigt et du regard, passe le ruisseau et la source captée jusqu’à
Là ! la voici la petite-fille-aux-yeux-écarquillés :
ouvrir les yeux
pas assez
ouvrir grand les yeux
pas assez
les écarquiller
pas assez
écarter les yeux, encore, encore un peu plus, jusqu’à
jusqu’à les avoir aussi derrière la tête, jusqu’à ce qu’ils s’élargissent au point de recouvrir toute la tête
une tête d’yeux
et même ça
pas assez !
Parce qu’elle en est malade de devoir rester plantée là, au bord de la route, à juste : regarder !
Parce que même ça, la tête aux deux yeux énormes qui prendraient toute la tête, ça ne suffirait pas, il faudrait encore que les deux yeux énormes soient pourvus de bras, et qu’ils soient télescopiques, une multitude de bras télescopiques s’élançant vers tout, embrassant tout, une multitude de bras télescopiques serrant contre leurs petits cœurs de bras chaque pierre, chaque herbe, chaque nuage, chaque ombre du paysage, et que les bras soient encore capables de sentir la douceur de tout ce qu’ils serrent ainsi, contre eux
fort, très fort
jusqu’à
posséder, et emporter ?
Elle ne sait pas, elle n’y songe pas, elle ne songe pas
Juste cette sauvagerie qui a comme bondi en elle au sortir de la voiture surchauffée
Faire corps avec ce pays, celui-ci et pas un autre, se fondre dans cette beauté qui la ferait hurler si elle n’était pas si sage

En place de quoi : carte postale !

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Je pourrais dire que je viens de là, du lieu que montre ce texte-carte, je pourrais reprendre ces mots écrits par Marielle Macé dans Nous (revue Critique) : « la vie pour moi est venue de cet endroit, puis elle a fait une ligne ».
Lieu également à l’origine du récit Des espèces de dissolution qui a comme « poussé » des notes que je prenais pour l’Almanach et dont le début est paru récemment dans la revue « Faire-part » consacrée à Liliane Giraudon.

Je crois que pour le récit comme pour l’Almanach Mézenc, les enjeux sont les mêmes : trouver une façon nouvelle de s’accorder au monde « qui nous entoure », comme on le croit, mais qui justement ne nous entoure pas, pour la simple raison que ce monde dit « extérieur » nous fait à chaque instant, à chaque inspiration. Faire corps avec. Trouver un agencement viable pour nous comme pour lui, cesser de se penser « sujet » séparé mais faire l’expérience d’un corps élargi, disséminé, essaimant. Je crois que cela a tout à voir avec un « devenir-imperceptible ». Deleuze l’écrit ainsi dans Mille Plateaux : « C’est le loup lui-même, ou le cheval, ou l’enfant qui cessent d’être des sujets pour devenir des événements, dans des agencements qui ne se séparent pas d’une heure, d’une saison, d’une atmosphère, d’un air, d’une vie ».

Il s’agit pour moi maintenant de poursuivre ce travail d’Almanach qui a commencé avant le récit et n’a cessé de croître depuis (en particulier lors de la résidence « création en cours » des Ateliers Médicis), il s’agit d’ouvrir autrement mais aussi à d’autres, enfants, artistes, participants à des ateliers d’écriture, ces occupations qui sont les miennes, ces rêveries du paysage.

Avec ces questions sur la table commune : qu’est-ce qu’un paysage ? Un territoire ? Comment un corps et un territoire se rencontrent ? Qu’est-ce qu’ils ont en commun, qu’est-ce qu’ils ont à faire ensemble ? Qu’est-ce qu’ils font l’un à l’autre ? Comment cette rencontre les change, les métamorphose, l’un comme l’autre ?

Pourquoi un almanach ?

Parce que l’Almanach Vassiliou paru en 2008 aux Editions Argol est la belle preuve qu’une encyclopédie « curieuse, utile et poétique » est du domaine de l’invraisemblable comme du possible, parce que c’est précisément cette œuvre de Véronique Vassiliou qui m’a donné l’impulsion et qui m’accompagne chaque jour dans l’écriture.

Parce qu’un almanach est le plus souvent étroitement lié à une région particulière, et que cette forme me semble donc convenir à merveille à cette tentative d’explorer le massif du Mézenc tous azimuts, de l’épuiser par la marche, l’observation, la contemplation, mais aussi la recherche documentaire sur internet, les services de navigation virtuelle et les logiciels de cartographie, et ainsi, au fur et à mesure, dans le temps qui sera nécessaire, écrire les expériences multiples qui naîtront de cette fréquentation assidue du lieu.

Parce qu’un almanach court sur une année entière, qu’il accompagne les astres et donc les saisons qui dictent travaux des champs et recettes, que c’est par conséquent une façon « d’attraper » la question de l’écologie dans une forme simple comme bonjour, une forme ancienne et même désuète, populaire mais quasi-oubliée, qui ne demande qu’à renaître. « Les paysans lisent l’almanach. Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont des jalons sur leurs projets. De l’année qui va suivre, on connaît d’avance certaines choses. D’abord ce qui est comme immuable, c’est-à-dire le départ et le retour des étoiles; tel est le squelette de l’almanach. Une année, c’est un tour complet des étoiles. » Alain dans Propos.

Parce qu’un almanach est parfois dit « perpétuel »… Qu’en est-il du « perpétuel » aujourd’hui, au XXIème siècle, où nos jours semblent comptés, où « l’immuable » dont parle Alain au début du XXème siècle est plus que jamais mis en doute, où la nécessité de penser l’humain dans la biosphère est une urgence absolue ? Et aussi et surtout : quelles sont les pratiques susceptibles de nous fabriquer une vie bonne, ou du moins suffisamment bonne, dans l’année et le siècle à venir ?

Parce qu’un almanach est un ouvrage populaire et collectif et que je compte bien l’ouvrir aux artistes, écrivains, paysagistes qui auraient le désir de contribuer à leur façon à ce projet, mais aussi à tous ceux que je rencontre lors d’ateliers d’écriture, je pense aux enfants avec lesquels j’ai travaillé lors de la résidence « création en cours » des ateliers Médicis mais aussi aux femmes d’origine marocaine avec lesquelles je fabrique cette année un almanach à partir d’un autre territoire, l’île de Thau, à Sète.
Place sera également laissée aux notes, commentaires et même aux écrits des lecteurs qui souhaiteraient répondre à des propositions d’écriture.

Enfin, parce que l’almanach depuis ses débuts a partie liée avec le cosmos et les mathématiques et que je m’intéresse de très près, en amatrice (du latin amator, celui/celle qui aime), aux découvertes récentes en astrophysique et particulièrement à la théorie des multivers sur laquelle travaille entre autres Aurélien Barrau, astrophysicien spécialisé dans la physique des astroparticules, des trous noirs et en cosmologie.

Pour le dire rapidement, la forme de l’almanach me paraît suffisamment ouverte pour se prêter à un travail collectif, suffisamment contraignante pour que l’on puisse s’appuyer sur ce cadre qu’il s’agira de réinterroger et bousculer, et d’une certaine façon de ranimer.

« Il me semble qu’il faut moins tendre vers un rejet de l’idée de cadre ou de genre que, d’une part, passer au crible de la critique les cadres et genres institués et, d’autre part, s’efforcer de produire de nouveaux cadres, de nouveaux genres travaillés en eux-mêmes par le hors-cadre, par le hors-genre – produire des cadres et genres relatifs, provisoires, mobiles, incluant la pluralité la plus hétérogène. » Jean-Philippe Cazier, entretien avec Christine Marcandier dans Diacritik

Quel almanach ?

Revenir aux sources de l’almanach

Et tout d’abord laisser une large place à ce qui fait depuis l’origine la spécificité de l’almanach :

Dictionnaire culturel (Alain Rey), p. 233 : origine arabe (peut-être du syriaque I-manhaï : l’an prochain. Quelle qu’en soit l’origine, la mot almanach évoque l’arabe. L’astrologie, « science des jugements des étoiles » considérée comme le complément de l’astronomie, « science des sphères célestes », a en effet constitué avec la médecine et la mathématique le principal apport de la science arabe qui s’était répandue en Europe au XIIème siècle. L’almanach est un abrégé, possiblement accessible au « grand public » de telles connaissances.

L’astronomie, l’astrophysique moderne, et aussi la langue arabe (par l’intermédiaire de participants à des ateliers d’écriture ou encore grâce à des amis invités à contribuer) seront donc bien présentes dans les rubriques de l’Almanach Mézenc.

Formes multiples : Papier et numérique

J’envisage au moins deux supports possibles, et donc deux almanachs différents puisque chaque support sera mis à profit avec ses possibilités spécifiques :

  • Un livre papier avec textes, dessins, photos noir et blanc, carte IGN retravaillées etc.

  • Un site avec textes, photos, vidéos, images 3D, cartes Géoportail etc.

L’idée est de concevoir un almanach poétique ET populaire, qui arriverait dans les maisons facilement, internet étant un peu l’équivalent du colporteur d’antan. La distribution du livre papier, dans le même esprit, pourrait s’envisager à la fois dans les librairies, les magasins de presse et même dans les épiceries comme celle des Estables (Haute-Loire) qui distribue journaux et revues, dont l’excellent Cahier du Mézenc.

Rubriques réinventées

Le choix des rubriques n’est pas encore entièrement stabilisé mais différentes pistes sont envisagées :

  1. Mentions succinctes : lever/coucher du soleil et de la lune, dates des marchés et fêtes locales, invention de fêtes et jours fériés, prénoms du plateau (ceux des enfants avec qui j’ai travaillé pendant la résidence des Ateliers Médicis) et prénoms, en français et en arabe, des participantes à « l’atelier almanach » de la médiathèque André Malraux, Sète

  2. Carte blanche à l’invité.e du mois : participations ponctuelles d’artistes et écrivain.e.s

  3. Tableaux du jour : photos de tableaux presque noirs, par Cécile Viguier, invitée permanente de l’almanach

  4. Questions astronomiques : questions d’amatrice sur l’astronomie ou l’astrophysique avec traduction en arabe, accompagnées de dessins de « ciels de nuit »

  5. Le ciel de jour : notations climatiques sous forme de courts poèmes qui ne seront pas des haïkus

  6. Nature semi-sauvage : textes courts issus de la rencontre avec un animal, une plante, un insecte ; le mot « rencontre » est compris ici dans le sens que lui donne Levinas : « La rencontre d’Autrui est d’emblée ma responsabilité pour lui » dans Entre nous, essai sur le Penser-à-l’autre

  7. Travaux avec Déméter et Perséphone : textes écrits à partir d’entretiens avec des permaculteurs du plateau. Comme pour Sujets Sensibles, je mêlerai en différé ma voix à la leur pour faire entendre nos connaissances et questionnements sur cette « permanent agriculture », qui recouvre l’ensemble des façons de cultiver la terre en préservant leur fertilité naturelle, et dont l’éthique peut s’étendre à tous les champs de l’activité humaine

  8. Herbes enchantées : recettes&remèdes à ras des champs, au plus près des prés, à partir de racines, de plantes, de fleurs, de lichens et de fruits sauvages

  9. Trucs et astuces pour ressusciter / s’endormir / disparaître / sauver le monde etc.

  10. Newtopies du Mézenc et résistance(s) du plateau : utopies qui seraient le pendant des newtopies du Journal du brise-lames, une façon de poursuivre ailleurs et autrement l’écriture d’utopies fragmentaires, artisanales et poétiques . Ces nouvelles newtopies seront écrites au futur et au nous, « façons pour un « je » de se savoir lié à plus que soi, et d’envisager ce que peut être un véritable sujet collectif », comme l’écrit Marielle Macé dans Nous, paru récemment dans la revue Critique des Editions de Minuit

  11. Cartes-au-trésor : travail de superposition de cartes IGN et géologique réalisé sur le site Géoportail, accompagné d’un texte qui révèle quelque chose qui a été, qui n’est plus, mais qui est toujours là, pourtant, dans un passé qui ne peut être révolu puisque nous savons maintenant que « le temps n’existe pas », dans le sens où il ne s’écoule pas tel qu’on le perçoit communément

  12. Balades avec pensées sauvages : indications précises concernant un parcours proposé, mêlées à des pensées écrites au cours des repérages et de la balade elle-même

  13. Balades dans les cartes : promenade par le regard et le doigt sur des cartes du passé, Cassini ou Etat-major

  14. « Contes presque bleus » (en référence à Breton : « il y a des contes à écrire pour les grandes personnes, des contes encore presque bleus ») : réécriture de contes de métamorphose – en lien avec les transformations du paysage au cours de l’Histoire, au cours des saisons, ou encore les transformations des vivants, et même du vivant, des organismes vivants, dans la chaîne vie-mort-vie

  15. Exercices de dissolution : exercices propices à une expérience de « dissolution », pour mieux faire corps avec ce qui nous entoure

  16. Grandes pensées des petits personnes, collection personnelle de l’auteure

  17. Phrases assassines, collection personnelle de l’auteure

  18. Entretiens à propos de l’écriture avec des enfants du plateau

  19. Pages semi-blanches avec proposition d’écriture

 

Contributeurs réguliers ou occasionnels

Juliette Mézenc écrit à Sète et ailleurs. Elle travaille régulièrement avec d’autres écrivains et artistes. Ses terrains de jeu : l’écriture « entre les genres », la fiction transmédia, la performance et le vidéopoème.
Site : http://www.motmaquis.net/

Cécile Viguier est professeur de philosophie et cinéma. Elle contribue régulièrement à cet almanach avec la rubrique « Tableau du jour ».
« Les tableaux du jour,
La cloche vient de sonner, les élèves ont rangé leurs affaires et s’échappent de la salle de cours dans un brouhaha joyeux. Je range quelques affaires dans l’armoire du fond. Je me retourne, je regarde le tableau. Je lis les mots :
« Le qui et le quoi de l’amour »
Flèches et traits hâtifs soulignent, entrainent l’œil de l’un à l’autre, les lignes courbes entourent, s’enroulent autour des mots. Le geste pressé efface pour libérer un espace d’écriture et se lit dans le traces blanchies laissées par la brosse.
Que s’est-il passé ? Quelque chose a eu lieu, mais quoi ? Que reste-t-il d’un cours ? De ce qui s’échange, survient, là, dans cet espace et ce temps, et qui surgit parfois inopinément, ce avec quoi chacun repart, ruminant jusqu’au lendemain ?
Déjà,
quelques tableaux du jour,
une série,
à chaque jour son tableau. »